Le bruit des avions - Evaluation du coût social

de

Guillaume Faburel

Attaché d'enseignement et de recherche

Observatoire de l'Economie et des Institutions Locales

cet ouvrage peut être acheté a l'adresse internet suivante

http://www.eyrolles.com/php.sciences/Ouvrages/9782859783440.php3?xd=17f334ae1ab0931a6a871a1a6bc89e6f

Guillaume Faburel (1996-2000) (CV)

Guillaume Faburel a fait des études de géographie à Paris XII, puis, grâce au soutien financier du Conseil général du Val-de-Marne, a obtenu en 1995 le DEA " Politiques d'Urbanisme, d'Aménagement et Gestion des Espaces " de l'Institut d'Urbanisme de Paris (Université de Paris XII). Son mémoire de DEA s'est appliqué à évaluer à l'échelle départementale le niveau de la gêne sonore due au bruit ferroviaire puis à penser certaines modalités de sa réduction (dispositions réglementaires, dispositifs de médiation, actions de technique acoustique). Grâce à une bourse de recherche co-financée par l'ADEME et le Conseil général du Val-de-Marne, il a ensuite engagé une thèse sur " une évaluation du coût social des nuisances sonores dues aux transports dans le Val-de-Marne " co-dirigée par Rémy Prud'homme, Jacques Lambert (DR à l'INRETS) et Bernard Barraqué (DR au CNRS). Depuis l'achèvement de cette thèse (décembre 2000), Guillaume Faburel est chargé de cours à l'Université de Paris XII/Ecole Nationale des Ponts et Chaussées et à l'Université de Paris VII.


Evaluation du coût socialdu bruit des avions dans le Val-de-Marne

Synthèse (novembre 1999) Guillaume Faburel

1- Une finalité opérationnelle :

Les bruits des transports constituent, selon nombre d'enquêtes réalisées, l'une des toutes premières causes de la détérioration de la qualité de vie et d'insatisfaction environnementale. Les effets reconnus de l'exposition sonore sur la santé de l'homme (effets physiologiques, psychologiques et/ou comportementaux) ainsi que le renforcement de disparités sociales déjà importantes sont là pour nous rappeler l'envergure des enjeux.

L'estimation du coût social du bruit des transports pourrait aider à la préservation ou à l'amélioration des environnements sonores liés aux transports donc à l'inflexion des situations d'inégalités constatées.

L'évaluation du coût infligé à la collectivité par la dégradation des ressources naturelles ou du cadre de vie permet d'estimer l'efficacité des actions menées à ce jour. Mais elle offre surtout l'opportunité de donner un sens à la politique de régulation " pollueur payeur " par l'intermédiaire d'une multitude d'applications. Ces applications engagent les grands leviers de l'action publique, comme la fixation des valeurs administratives pour les dommages causés ou encore l'intégration des coûts environnementaux dans l'évaluation socio-économique des projets d'aménagement. Ces évaluations peuvent aussi aider à la réalisation de futurs arbitrages réglementaires. A l'exemple du débat sur la taxation du responsable du coût social, cette évaluation permettrait, pour une meilleur équité, de rapprocher le coût individuel du producteur et le coût pour la collectivité.

Mais malgré le potentiel offert pour incliner certaines décisions, de telles démarches d'évaluation appliquées au bruit des transports ont en France longtemps été délaissées par les organismes de recherches et services administratifs. Ce désintérêt s'explique par l'inadaptation des réponses politiques, en matière de prévention et de réduction de la gêne sonore, face aux évolutions récentes de la mobilité et de l'urbanisme. Mais surtout, toutes les méthodes d'estimation de coûts sociaux se heurtent à des sources d'erreur et des difficultés de mise en uvre qui peuvent obérer leur mobilisation.

Néanmoins, l'émergence d'une demande sociale pour une meilleure prise en compte de la dimension environnementale dans les actions à engager a récemment incité les pouvoirs publics français à revoir leur position face à de telles estimations du coût social. Mais, les données validées empiriquement font actuellement défaut en France. Cette situation a incité le Conseil Général du Val-de-Marne, de plus en plus sollicité sur les questions de gêne sonore liée aux transports, à souhaiter disposer d'une estimation du coût social du bruit des avions sur son territoire d'investigation.

Cette demande a conduit à un réexamen approfondi de l'applicabilité des méthodes d'évaluation à la mesure des coûts sociaux des problèmes d'environnement liés aux transports. De cette lecture, éclairée par de récents travaux étrangers, découle la mise en avant d'un instrument d'évaluation prometteur à condition qu'il soit utilisé de façon rigoureuse : l'évaluation contingente.
  

2- Une méthodologie scientifique :

Alors que les autres méthodes observent des comportements réels (ex : étude des dépréciations immobilières liées à l'exposition au bruit), l'évaluation contingente repose sur des comportements hypothétiques. En effet, par voie d'enquête, une population représentative est confrontée à un ou plusieurs scenarii présentant un marché fictif dans lequel s'échange le bien environnemental, le bruit des avions. Cette mise en condition d'échange hypothétique vise à recueillir les préférences des personnes enquêtées en les incitant à préciser le prix auquel elles se porteraient acquéreurs (consentement à payer) ou pourraient vendre (consentement à accepter) le bien considéré dont on aura fait varier l'offre. Les traitements statistiques effectués ensuite permettent, sous contrainte de validité, d'approcher la valeur que l'échantillon octroie à la qualité de l'environnement sonore lié aux trafics aériens, puis d'en déduire le coût social du bruit des transports aériens.

Confrontée aussi à certaines limites d'application (ex : lourdeur du dispositif d'enquêtes) et sources d'erreur (ex : solidité des opinions dans un contexte hypothétique), cette méthode offre néanmoins un certain nombre d'avantages :

la représentativité de l'échantillon retenu assure la validité statistique des résultats, les méthodes de préférences déclarées permettent d'approcher la valeur globale du bien environnemental y compris ses éventuelles composantes éthiques (ex : valeur de legs aux générations futures d'un massif forestier), ces méthodes offrent l'opportunité de préciser les facteurs qui construisent cette valeur.

La conjonction de ces trois familles d'avantages pourrait offrir l'opportunité de préciser ce que l'indicateur monétaire, consentement à payer, mesure. En ce sens, cette conjonction pourrait peut être permettre de réduire les approximations que véhiculent habituellement de telles données d'évaluation. En retour, la consolidation envisagée des résultats offrirait l'avantage d'asseoir les utilisations, évoquées précédemment, de ces données et alors de répondre à la demande des intervenants publics.

Toutefois, pour satisfaire à cet objectif en partie motivé par des enjeux opérationnels, il convient de resserrer les liens disciplinaires et de construire des passerelles scientifiques. En effet, seule une démarche transdisciplinaire permettra d'apprécier la construction des préférences individuelles manifestées au travers des consentements à payer déclarés.

2.1 Une articulation des savoirs disciplinaires :

De fait, il existe une somme de connaissances permettant d'observer les processus cognitifs desquels découlent les préférences exprimées par les personnes.

Cette problématique implique le recours en premier lieu à des éclairages d'émanation sociopolitique pour construire le scénario d'échange qui détermine en grande partie le taux d'acceptation des consentements à payer, et les montants déclarés. Après analyse de la littérature existante, le scénario élaboré proposait aux personnes enquêtées de déclarer un consentement à payer à l'appui d'une redevance locale pour la réalisation d'un scénario hypothétique visant à supprimer la gêne. Ce scénario s'appuyait sur la réalisation sous les deux ans d'un programme visant, par la modification de l'axe des pistes donc de l'ensemble des trajectoires de survol, à supprimer la gêne sonore provoquée par les circulations aériennes à proximité de l'aéroport d'Orly.
 

Scénario d'échange proposé dans le cadre de la réalisation de l'évaluation contingente sur le bruit des avions

Des enquêtes, comme celle que nous menons, montrent que les nuisances sonores liées aux bruits des avions constituent une importante source de gêne pour les riverains des aéroports. Aussi, plusieurs actions de réduction de la gêne et de ses effets sur la santé peuvent être envisagées.

Les communes riveraines de l'aéroport d'Orly envisagent de créer un organisme temporaire qui regrouperait des représentants de l'Etat, des collectivités locales, des compagnies aériennes et des associations de défense de l'environnement. Cet organisme aurait pour mission de lancer un programme de réduction du bruit des avions. Le programme d'actions prévoit de réorienter les actuelles trajectoires de décollage et d'atterrissage des avions en modifiant légèrement le tracé d'une piste de l'aéroport. Cette décision imposerait aux avions de survoler les zones industrielles, les zones de commerces et de bureaux. Sans pour autant réduire l'activité de l'aéroport, cette action supprimerait d'ici deux ans le bruit des avions auquel vous êtes exposés, donc votre gêne éventuelle et ses possibles conséquences sur votre santé.

Pour financer cette action, qui peut coûter très cher (estimation à 650 millions de FF), votre commune pourrait vous consulter prochainement pour savoir si votre ménage accepterait de payer pendant deux ans une redevance, c'est à dire une certaine somme. Si le résultat de cette consultation était positif alors tous les ménages habitant les communes riveraines de l'aéroport, soit plus de 400 000 personnes, seraient amenés à participer financièrement. L'argent collecté sera directement géré par l'organisme présenté plus haut. Chaque année, il vous enverra un document présentant de façon détaillée l'utilisation faite de l'argent ainsi obtenu et les actions qu'il reste à accomplir dans le cadre de ce programme. A l'inverse si le résultat de la consultation s'avérait négatif, les travaux ne seraient pas réalisés et le bruit persisterait.

Nous attirons votre attention sur le fait que l'argent que vous dépenseriez pour la réalisation de ce programme limiterait vos possibilités de réaliser d'autres dépenses.

De plus, lors des rares travaux réalisés pour évaluer le coût social du bruit des transports, parmi les facteurs recensés comme hypothétiquement explicatifs des demandes figure logiquement la relation qui unit l'individu au bruit des transports. Mais, la plupart de ces démarches se sont appliquées à intégrer cette relation dans la fonction soit par l'estimation de l'exposition acoustique (en Leq dB(A)) soit, plus rarement, par une demande d'appréciation du désagrément ressenti à partir d'une échelle de gêne.

L'expertise acoustique et, dans une moindre mesure, le sondage d'opinions ont donc été tôt compris comme un moyen d'évaluer le rapport qu'entretiennent les personnes avec leur environnement sonore, éventuel déterminant du consentement à payer. Toutefois, pour les contextes d'exposition moyenne, des travaux en psychologie de l'environnement ont mis en exergue que cette relation n'était pas nécessairement référée à la gêne et que cette dernière n'était pas systématiquement corrélée aux caractéristiques physiques des sons (ex : intensité, nombre d'événements, moment d'apparition).

Les outils d'expertise acoustique et les sondages d'opinion, instruments habituellement requis, ne peuvent que difficilement appréhender des dimensions qualitatives non acoustiques, tels que les facteurs psychosociologiques, qui pourtant peuvent jouer un rôle prépondérant sur la variabilité du ressenti des sons extérieurs et de son expression, donc qui peuvent moduler la sensibilité qui s'exprime à travers le consentement à payer déclaré. Les approximations d'analyse qui en découlent sur la relation qui unit la personne à son environnement sonore pourraient alors expliquer certaines des limites rencontrées donc inconnues véhiculées par nombre d'évaluations du coût social du bruit des transports.

Ainsi, au contact de l'objet environnement sonore lié aux transports, le détour proposé par la compréhension de la construction des consentements à payer, et donc la consolidation des résultats pour assurer leur utilisation, incite à solliciter l'apport de compétences extérieures à l'économie et à la sociopolitique (supra). Notre problématique implique de mobiliser le savoir psychosociologique, pour approcher la subjectivité de la relation qui unit la personne à son environnement sonore.

2.2 Variables explicatives retenues :

Au total, le croisement disciplinaire a permis de bâtir un questionnaire qui certes permet l'appréciation de l'influence sur le consentement à payer de variables explicatives assez conventionnelles :

profession et catégorie socioprofessionnelle (demande de l'activité principale recodée selon la nomenclature INSEE des CSP), niveau socioculturel par une demande du diplôme le plus élevé, taille du ménage avec des précisions sur le nombre d'enfants en bas âge, revenu du ménage distribué en classes pour limiter quelque peu le risque d'un refus de répondre, puis âge, sexe, statut d'occupation du logement, type de logement...

Mais ce croisement a aussi offert l'opportunité de tester certaines hypothèses concernant le rôle sur le consentement à payer de plusieurs opinions sur l'environnement sonore et son vécu, et de plusieurs pratiques ou attitudes expressives ou explicatives de la perception environnementale. Chacune de ces dimensions a été observée grâce à plusieurs questions.

le vécu sonore par une demande de qualification de l'ancien et de l'actuel quartier de résidence, la déclaration de gêne sonore grâce à quatre questions (identification des sources de désagrément sonore, déclaration du niveau de gêne, perturbation d'activités et effets sur la santé), l'importance octroyée à la réduction des nuisances sonores, les connaissances sur les actions à entreprendre et acteurs à mobiliser pour infléchir les situations de gêne, la perception de l'importance des autres impacts environnementaux des transports, l'attention manifestée à l'exposition sonore lors de la recherche du logement habité à ce jour, la fréquence d'utilisation des transports désignés comme responsables de la gêne, l'appartenance à une association de lutte contre le bruit, ou la proximité intellectuelle avec ce type de mouvements, l'initiative individuelle et modalités d'isolation acoustique, l'antériorité résidentielle grâce à la date d'emménagement, le parcours résidentiel à partir de questions sur les anciens lieu de résidence et statut d'occupation, le budget temps individuel par la demande du temps passé à domicile en moyenne par jour de semaine et par jour de week-end, la possibilité d'éloignement du contexte d'exposition sonore par la collecte d'information sur le séjour régulier dans un endroit calme, l'ambition de déménager, et, dans le cas d'une réponse positive, les motifs invoqués.

Ces dernières variables, c'est à dire celles relatives aux attitudes et pratiques de l'habitat, découlent de l'analyse de 16 entretiens exploratoires réalisés préalablement à l'enquête afin de cerner les schémas de représentations individuelles en relation avec les objets d'étude : le bruit, les trafics aériens, les politiques publiques d'environnement, la valeur de l'environnement sonore, le consentement à payer... Ces entretiens ont notamment permis de déceler un très fort sentiment d'appartenance locale dans certaines communes contiguës au pôle d'Orly. Aussi avons-nous fixé comme hypothèse que les perceptions et pratiques de l'habitat pouvaient influer sur la gêne exprimée et, par induction, sur la valeur monétaire déclarée.

Enfin, il restait un corpus essentiel à investir : l'acoustique. Les connaissances en acoustique mobilisées ont en premier lieu servi à s'assurer de la validité des données d'exposition sonore dont nous disposions pour caractériser les contextes acoustiques : campagne de mesures réalisée par le Beture Conseil en 1996 distribuant l'espace enquêté en 3 zones d'égales exposition (+ de 80 dB (A) pour la Zone 1, de 75 à 80 dB (A) pour la Zone 2 et de 70 à 75 dB (A) pour la Zone 3). Une fois ces informations assurées, l'exposition acoustique a alors été utilisée pour asseoir la représentativité de l'échantillon enquêté. Les autres critères d'échantillonnage étaient la Profession et catégorie socioprofessionnelle ainsi que le sexe. Enfin et surtout, cette exposition sonore a été retenue comme variable explicative de la gêne, donc de la sensibilité individuelle au bruit et ainsi du consentement à payer.

Le nombre conséquent de variables retenues, donc de questions posées, explique une durée de passation d'un questionnaire de l'ordre de 45 minutes. Malgré cela, aucune difficulté n'a été rencontrée lors de l'enquête contingente réalisée en porte à porte de novembre 1998 à avril 1999 auprès d'un échantillon de 607 personnes représentatif de 6 communes du Val-de-Marne proches de l'aéroport d'Orly : Ablon, Boissy-St-Léger, Limeil-Brévannes, Orly, Valenton et Villeneuve-le-Roi.
 
 


Accueil Actualités dépêches Nuisances Pollution accidents Forum Français  associations législation aérodromes Aviation légère