IL Y A longtemps que les associations de riverains voyaient venir une catastrophe, « mais on nous prend pour des andouilles parce que nous sommes une minorité à nous battre vraiment ». André Liblin, président du Codéria, l'un des plus anciens comités de défense des riverains franciliens, rappelle l'échec de la manifestation contre les nuisances aériennes, qui a réuni moins de cinq mille personnes, le 20 mai, devant l'aéroport de Roissy. Cela ne l'empêche pas de dénoncer « l'irresponsabilité des autorités ».
Roger Vayrac, président de l'Ufcna (Union française contre les nuisances des aéronefs), met en cause les responsables d'Aéroports de Paris et la direction générale de l'aviation civile. « Ces gens-là, dit-il, n'écoutent personne parce qu'ils se considèrent comme plus forts que tout le monde. » Son homologue de l'Advocnar (Association de défense contre les nuisances aériennes), qui regroupe une cinquantaine de comités, s'en prend à Jean-Claude Gayssot, ministre de l'équipement et des transports. « On lui avait dit que, tôt ou tard, une catastrophe allait se produire, mais il n'a jamais voulu nous entendre », déclare Claude Carpentier.
Pour les associations de riverains, la catastrophe de Gonesse prouve la valeur de leurs arguments sur la sécurité, contre l'extension de l'aéroport Charles-de-Gaulle. Toutes réclament depuis longtemps la construction d'une troisième desserte. « Les experts sont formels, augmenter le trafic aérien au-dessus d'une zone aussi urbanisée que l'Ile-de-France ne peut qu'accroître de manière exponentielle les risques d'accident », affirment-elles en choeur. Pour ces comités, les cinquante-cinq millions de passagers annuels - plafond du trafic indiqué par M. Gayssot sur la desserte de Roissy - seront atteints d'ici deux ans. M. Vayrac avance même que la capacité technique de cet aéroport atteindra les quatre-vingts millions de voyageurs lorsque la quatrième piste sera achevée, la fin des travaux étant prévue pour le début 2001 ; aussi demande-t-il l'arrêt de sa construction.
Pour les associations, la solution passe par l'implantation d'un troisième aéroport au-delà des limites de la région francilienne, à une distance de Paris largement supérieure à 100 kilomètres. S'ils ne se prononcent pas sur le choix du site, considérant qu'il appartient au gouvernement de prendre ses responsabilités, ils écartent la solution de Beauvilliers, dans l'Eure-et-Loir, jugée trop proche de la capitale (70 kilomètres). Yves Cochet, député (Verts) du Val-d'Oise, marque sa préférence pour Vatry, dans la Marne, distant de 130 kilomètres. Considérant que ce site se trouve sur le trajet du futur TGV Est, moyennant quelques aménagements, M. Cochet estime qu'il s'agirait d'une « solution plausible et raisonnable ».
Elle a déjà été rejetée, pourtant, par l'association Ile-de-France Environnement, qui, dans une résolution votée le 25 mars, manifeste son hostilité à la création d'une troisième desserte à moins de 150 kilomètres de Paris. Autre élu de la majorité « plurielle », Jean-Pierre Blazy, député (PS) du Val-d'Oise et maire de Gonesse, partage la position de M. Cochet. L'association Ville et Aéroport, qu'il préside, créée au printemps, regroupe des élus de toutes tendances et veut concilier qualité de vie des populations et juste répartition des bénéfices économiques et commerciaux générés par les aéroports. Les premiers pas de l'association montrent la difficulté de l'exercice, car d'autres militent pour une solution différente : au lieu de la construction d'un troisième aéroport au large de l'Ile-de-France, elles souhaitent le renforcement des plates-formes existantes, comme celle de Lyon-Saint-Exupéry, desservie par le TGV Méditerranée ; mais, là aussi, des riverains se mobilisent pour ne pas subir les nuisances dont les Franciliens ne veulent plus.
Dans ce contexte, le gouvernement est contraint d'afficher une position claire quant à la réalisation du fameux troisième aéroport. Depuis que le projet a été gelé, au lendemain de la formation du gouvernement de Lionel Jospin, la position de M. Gayssot a évolué. Le ministre de l'équipement et des transports a commandé trois études à des bureaux spécialisés sur l'opportunité de réaliser une nouvelle desserte. Dans son entourage, on fait savoir qu'il proposera une solution, en septembre, lors de l'élaboration du « schéma de service transports » . On affirme qu'aucun site n'a encore été choisi, mais la solution Vatry semble écartée, son statut de plate-forme de fret rendant aléatoire sa transformation en aéroport de passagers.
Alors, Beauvilliers ? Le risque est de soulever de fortes oppositions de la part des Franciliens. Depuis quelque temps, le nom de Rouvillers, dans l'Oise, à l'est de Beauvais, est souvent évoqué, mais ce site n'est qu'à 80 kilomètres de Paris.
Marcel Scotto et Maël Thierry